A propos du livre de H. G. Adler, Un Voyage, éditions Bourgois (à qui j'emprunte cette revue de presse)

 

Morgan Boedec / Chronic'art - févier-mars 2011

Il fallait le talent d'Olivier Mannoni, traducteur de Sloterdijk et Suter, pour traduire ce roman délicat car très attendu (les cercles germanophones le vénèrent) et magistral à tous points de vue. De par la place qu'il occupe dans l'œuvre adlérienne, multiple et documentaire, mais surtout pour sa description inhabituelle de l'univers concentrationnaire. Dans ce livre maudit (il trouva difficilement preneur en Allemagne et vient à peine d'être traduit aux Etats-Unis), Adler a mis beaucoup de sa propre histoire de rescapé des camps nazis, où ont péri sa femme et une partie de sa famille, mais en le racontant avec un tel sens de la discordance et de la distanciation, d'ailleurs souvent mordante et ironique, que ce roman de la déportation est en même temps tout autre chose. Réflexion sur la vie, le mal, l'espoir, la raison, l'abandon, l'acceptation, l'horreur aussi, mais sans qu'elle ne force la catharsis, ce récit du « destin des voyageurs que l'on a forcés à prendre le billet » est incroyable de rigueur, de tendresse, de modernité, trois qualités qu'il n'est pas donné à tout le monde de savoir manier.

Nathalie Crom / Télérama - 09/02/2011

Etrange, déconcertante, inoubliable lecture que celle-ci, qui s'attache au destin tragique d'une famille, les Lustig, arrachés un jour à elur quotidien, leur existence sans histoire, pur être contraints d'entreprendre un voyage - un périple comme une métaphore de la déportation. Pour déployer son récit, fortement autobiographique, Adler invente un ton - qu'il qualifiait avec justesse de « lyrisme ironique » - et une forme singulière, nourrie de lectures de Joyce, de Kafka. Poétique, déroutant, abstrait parfois, désarmant de douceur et même de grinçant drôlerie par instants, Un voyage scrute, de l'intérieur, le désarroi sans nom des victimes de la Shoah. Un grand roman.

Olivier Renault / Art Press - mars 2011

L'objectif n'était pas de témoigner sur les camps par un documentaire ; cela, Adler l'a fait par ailleurs. Ici, il voulait plutôt transmettre l'expérience concentrationnaire. C'est merveilleusement réussi. Une langue riche, imagée, lyrique. Les objets, parfois, sont enchantés. Mêlant de longues plages de réflexions philosophiques aux dialogues et aux monologues intérieurs, cette extraordinaire œuvre littéraire nous pose des questions souvent embarrassantes. Ce livre, au-delà de la colère et de l'amertume », selon la belle formule d'Elias Canetti, est ce qu'on peut lire de plus fort et de plus troublant aujourd'hui.

Nicolas Weill / Le Monde - 21/01/2011

Le roman de l'écrivain, sociologue et philosophe germanophone Hans Gunther Adler (1910-1988), Un voyage, représente sans doute une des tentatives les plus radicales de transmettre ce que fut l'expérience de la persécution et de l'assassinat massif des juifs d'Europe. Comme on dit que la dissonance de la musique moderne exprime la dislocation d'un monde endommagé, de même Adler applique-t-il les procédés les plus sophistiqués de la création littéraire de son temps afin de réaliser ce qui semblait a priori inaccessible, et plus encore dans les années 1950 (écrit en 1951, l'ouvrage ne sera publié qu'en 1962) : pénétrer dans la conscience des victimes de la Shoah. [...]H. G. Adler concevait la partie fictionnelle de son œuvre comme le pôle subjectif de ce qu'il avait consacré sa vie d'érudit à explorer objectivement : l'histoire du génocide dont il est à la fois un pionnier et l'un des principaux chercheurs. [...] La découverte de l'œuvre d'Adler en France constituera, lorsqu'on la connaîtra dans tous ses aspects, un événement. Elle signale non seulement la difficulté à écouter ce genre de témoignage mais aussi la puissance du choc différé que celui-ci peut provoquer dans la littérature comme dans nos vies.

Georges-Arthur Goldschmidt / La Quinzaine littéraire - 28/01/2011

Un voyage, où les lieux, mis à part peut-être Leitenberg, et les personnages sont tous fictifs, décrit de façon symbolique, transposée dans une réalité imaginaire, mais d'autant plus plausible, tout l'itinéraire d'un médecin juif du nom de Lustig et de sa famille, de l'exclusion et de la déshumanisation, à la déportation et à la mort ; le mot « juif » n'apparaît à aucun moment du récit, les personnages sont sans appartenance apparente si ce n'est à celle du genre humain. Ce qui est particulier à ce livre, c'est qu'il semble décrire avec une foule de petits détails matériels, le déroulement devenu impersonnel et anonyme d'une famille quelconque. [...] Un voyage est un exemple de ce que la survie à la déportation rend toute démarche de « retour » ou d'intégration, à la fois incompréhensible pour le monde administratif environnant et infranchissable. Il n'y a plus d'issues, les noms ne veulent plus rien dire, tout vous tombe des mains ; la composition même du livre témoigne d'un désarroi irrémédiable.

 

 

 

 

Globes de Peter Sloterdijk: la dernière pièce d'une somme

 

Nicolas Weill, Le Monde, 16 avril 2010

Nostalgie d'un monde tout en rondeurs


Pour Peter Sloterdijk, la figure de la « boule » constitue, depuis les Grecs, la clef de nos représentations du monde
 

 
 

 

Les controverses que suscitent, à intervalles réguliers, les écrits foisonnants de Peter Sloterdijk donnent souvent envie de tenir un ouvrage de ce philosophe très médiatisé sur lequel on pourrait s'écrier finalement : « ah ! c'était donc cela ! ». Encensée ou diabolisée, l'oeuvre du recteur de l'Université des arts et du design de Karlsruhe (Allemagne) navigue depuis quinze ans entre des polémiques qui ont cette vertu d'obliger les plus réticents de ses critiques à s'occuper de lui.

Soupçonné naguère d'entretenir une sympathie pour l'eugénisme (Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 2000), il s'est vu reprocher plus récemment, en proposant l'abolition de l'impôt, de servir de prophète à une génération jadis de gauche, en mal d'une caution justifiant leur conversion à l'ultralibéralisme. Brandie, en France, comme étendard par divers adversaires de la pensée dite « unique », cette philosophie semble souvent plus appréciée pour le parfum de scandale qui s'y attache que pour ce qu'elle a vraiment à dire. Mais que dit-elle ?

La volumineuse trilogie des Sphères, dont le premier et le dernier volume sont parus en français (respectivement Bulles, chez Pauvert, en 2002, et Ecumes, chez Maren Sell, en 2005), est censée représenter l'esprit de profondeur de la démarche. Elle est servie par une langue magnifique, un génie de l'invention conceptuelle et, ici, une traduction particulièrement réussie. Globes constitue le deuxième tome de Sphères, et le chapitre VIII en a été détaché pour être publié sous le titre de Palais de cristal. A l'intérieur du capitalisme planétaire (Maren Sell, 2006).

L'exubérance de la phrase, où abondent les références nourries par une culture encyclopédique, propose à celui qui s'aventure dans ces pages une expérience littéraire proche de celle de Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez. Mais tout essoufflé qu'il soit, le lecteur ne manquera pas de percevoir les échos d'un certain classicisme qui, dans le sillage d'Heidegger, veut que nous soyons définitivement sortis des ornières de la métaphysique - autrement dit de la prétention d' englober le monde par une pensée rationnelle et systématique [...]"

 

Le Cuisinier de Martin Suter: un livre qui se dévore

 

Le Cuisinier de Martin Suter a  reçu un accueil unanime de la presse française.
 
 
 
 

Craquant !!! Le plus délicieux roman de ce début d'année

"Les Livres que j'aime.net" - Coups de coeur d'une libraire

Le
cuisinier Martin Suter Editions Bourgois coup de coeur mai "Maravan, jeune réfugié Tamoul, travaillle comme aide cuisinier dans un restaurant chic de Zurich. Pour séduire Andrea la jolie serveuse, il l'invite à dîner et lui prépare un repas Sri Lankais très particulier qui fait tomber la jeune femme (pourtant pas conquise) dans ses bras au dessert. Enthousiasmée par les talents de cuisinier de Maravan, et non pas par son charme, Andrea a l'idée de créer des "love dîners" aphrodisiaques pour une clientèle fortunée et en mal d'émotions amoureuses. Entre cuisine moléculaire et cuisine ayurvédique, les plats de Maravan font des merveilles. La petite entreprise prospère vite au service notamment d'une agence d'escorte pour hommes d'affaires. Maravan oublie ses rêves de grande cuisine mais il est heureux de gagner beaucoup d'argent qu'il envoie dans son pays pour aider sa grande tante malade qu'il vénère. Elle lui a tout enseigné en cuisine. Un jour, il apprend que son neveu préféré a rejoint les sanguinaires Tigres Tamouls et il découvre en même temps que ses talents culinaires favorisent les tractations d'un traffic d'armes à destination du Sri Lanka. Sa cuisine va alors lui permettre de se battre à sa façon... Savoureux. A la fois roman social, moral et gourmand. Martin Suter brille, ici encore, par sa plume à l'élégance si naturelle et à la réserve toute Suisse. Comme toujours, divinement traduit de l'allemand par Olivier Mannoni."

 

Mathieu Lindon, Libération, 13 mai 2010

 "Froid ou chaud, la vengeance est un plat qui se mange - et qui se cuisine Froid ou chaud, la vengeance est un plat qui se mange - et qui se cuisine. Le Cuisinier est le septième roman traduit (tous chez Bourgois) de Martin Suter. Comme toujours chez le Suisse-Allemand né en 1948, l’aspect policier de l’intrigue avance lui-même de manière énigmatique : longtemps, on ne sait pas bien qui sera la victime ni en quoi consistera le crime. La manipulation manipule aussi le lecteur. Martin Suter s’est déjà intéressé aux malades d’Alzheimer et aux marchands de tableaux, un réfugié sri-lankais en Suisse et le trafic d’armes sont au centre du Cuisinier, en même temps que l’accommodement aphrodisiaque de la nourriture exotique. Il y a un gouffre entre la précarité de Maravan, le Tamoul qui est au premier chapitre sous-fifre dans un restaurant chic, et les riches clients qui fréquentent l’établissement, «tous avec leurs minces, grandes, blondes deuxièmes épouses». Le roman consiste à construire, entre ces deux mondes, une passerelle qui mènera certains dans le gouffre."
 
 

Ph. C., Les Echos, 18 mai 2010

Une fable bien épicée
[La cuisine est le centre du monde. Elle nourrit les hommes, les fait se rencontrer, s'aimer, conclure des affaires, oublier la crise… elle peut être diabolique aussi : aiguiser les sens, jusqu'à la folie ou la mort. « Le Cuisinier », de Martin Suter, est un drôle de roman monde entre livre de recettes et thriller socialo-politique. Une brillante fable postmoderne qui fait le grand écart entre les continents, les hommes et les femmes, les traditions séculaires et le high-tech.

[...] Martin Suter est un grand chef : on a beau connaître les ingrédients de son roman, on se demande ce qui lui donne une telle saveur, quel condiment ayurvédique ou quelle technique moléculaire a aiguisé à ce point son style et son propos. « Le Cuisinier » enchante, rassasie, en gardant son mystère. "
 

 Nathalie Crom, Télérama, 15 mai 2010

Un réfugié tamoul initie la Suisse à la cuisine ayurvédique. Doux-amer.
 Maravan est un homme discret. Réservé par tempérament. D’autant plus contraint à la modestie qu’il est, en Suisse où il habite, en ce printemps 2008 où l’on fait sa connaissance, un demandeur d’asile au statut précaire. Dans la cuisine du grand restaurant à l’aura déclinante, Chez Huwyler, où il officie en guise d’homme à tout faire, que sait-on vraiment des talents de cuisinier de Maravan ?
[...]
La tournure romanesque que Martin Suter donne au destin de Maravan lui ouvre une large palette de registres et de tons. Tableau social d’une société occidentale en crise et sur la défensive, Le Cuisinier s’offre aussi à lire comme un roman d’apprentissage teinté de mélancolie, mais encore comme une fable à portée morale dont l’art culinaire, tout de précision et de sensualité, serait le motif métaphorique central. Et même, pourquoi pas, ultimement, comme un thriller géopolitique ? C’est dans l’ouverture à cette richesse d’interprétations que réside l’art de l’habile Martin Suter (né en 1948), auteur au talent protéiforme dont le succès international, surgi dès son premier roman - le très beau Small World -, ne s’est depuis lors pas démenti.
 
 
Emilie Grangeray, Le Monde, 26 octobre 2010
 Sexe, épices et trafic d'armes :
telle est la recette - parfaitement réussie - élaborée par Martin Suter. Après Small World (Christian Bourgois, 1998), thriller remarquablement bien mené qui lui apporta le succès, certains lecteurs avaient été déçus par les livres suivants du romancier suisse allemand. Ce ne devrait pas être le cas avec cet ouvrage remarquablement documenté, au rythme enlevé et appétissant.
[...]
Sur fond de crise financière et de trafic d'armes, et alors que, comme le note, désabusé, Maravan, "la conscience, on ne peut pas en vivre", Martin Suter a bâti une histoire complexe où rien - pas même les personnages secondaires (Dalman, l'homme de réseau ; la belle Andrea, etc.) - n'est jamais négligé."
 
 
 
 
Min Tran Huy; Le Magazine littéraire, mai 2010
 
Martin Suter, aux petits oignons
" Tout comme son personnage, l'auteur maîtrise à merveille les textures et les matières, les saveurs et les parfums,; il sait choisir, doser et mélanger les ingrédients adéquats, 'transformer les produits bruts en produits finis'. Interrogé sur ses ambitions par une compatriote, Maravan, pris au dépourvu, tient ce discours en forme de profession de foi: 'Je veux aller plus loin. Continuer à métamorphoser ce qui l'a déjà été. [...] Je veux... (Il chercha les mots justes.) Je veux faire du neuf avec du familier. Quelque chose de surprenant avec de l'attendu." C'est bien sûr la définition même de la manière Martin Suter, l'homme qui écrit ce qu'il aime lire - l'artiste qui se dissimule, en souriant, derrière la modestie et le savoir-faire de l'artisan."

 

 

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